*Réflexion*
*LES CHEMINS INVISIBLES DE L'IDENTITÉ*
*Par Emmanuel Akibou Naïm Ambassadeur*
J’ai du sang aguda. Et, comme souvent chez nous, ce sang-là n’est pas une simple affaire de généalogie : c’est toute une histoire, presque un roman… avec ses détours, ses paradoxes et ses clins d’œil du destin.
Du côté paternel, je suis Ahoussa pur jus, un gogo biri, comme on dit avec fierté. Mon aïeul, Aoudou Balthazar, était un homme de savoir, de foi… et d’amitié. Une amitié précieuse, forgée dans leur jeunesse à Oyo, avec celui qui allait devenir le roi Toffa Ier.
Lorsque les oracles désignèrent Toffa pour régner sur Porto-Novo, il ne voulut pas avancer seul. Il fit appel à son ami ( érudit musulman et homme de spiritualité ) pour veiller sur lui. Mon aïeul accepta. Et c’est ainsi qu’il s’installa à Porto-Novo, dans un vaste palais au sein de la collectivité Sogningbé, à Sadognon.
Là, entre pouvoir et prière, s’écrivit une belle page d’amitié.
*Le roi, le sage… et les bouteilles rebelles*
Le roi Toffa avait ses habitudes. Après la prière d’Asr, il venait souvent rendre visite à son ami, comme un élève qui retrouve son maître… ou peut-être comme un roi qui, parfois, avait besoin d’oublier qu’il l’était.
Mais mon aïeul, homme de rigueur, lui recommanda un jour, avec douceur mais fermeté :
— Chez moi, pas de boisson alcoolisée.
Le roi acquiesça… comme seuls les rois savent acquiescer.
Un jour pourtant, il tenta une petite entorse à la règle. Il arriva avec une corbeille bien garnie. Mais à peine franchissait-il le seuil que (mystère ! ) la corbeille se renversa, les bouteilles se brisèrent.
Il recommença.
Même scène.
Troisième tentative… même sanction.
À ce stade, même un roi comprend les messages invisibles.
Toffa renonça. Définitivement.
Et, dit-on, il se contenta désormais des boissons servies par son ami, avec cette sagesse tardive que seuls les grands hommes acquièrent : il est des maisons où l’on entre avec respect… ou pas du tout.
*Quand l’histoire ouvre des portes… et mélange les sangs*
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Les enfants de mon aïeul, eux, n’étaient pas seulement héritiers d’une tradition : ils étaient aussi enfants de leur temps. À force de fréquenter la ville, ses salons, ses marchés et ses conversations, ils tissèrent des liens avec le milieu Aguda.
Et voilà comment, doucement, presque naturellement, le sang Ahoussa se mit à dialoguer avec le sang aguda.
C’est ainsi que je me retrouve avec des racines Do Rego, Pereira, Lauriano… une véritable réunion de famille transatlantique !
Une anecdote en dit long : la première femme Do Rego devenue musulmane n’était autre que la mère de mon grand-père paternel. Convaincue et convaincante, elle entraîna dans son sillage plusieurs membres de sa famille vers cette nouvelle foi.
Comme quoi, chez nous, la conversion pouvait aussi être… une affaire de persuasion familiale.
*Le jour où Emmanuel est devenu tendance*
Et puis, il y a ce moment savoureux où mes ancêtres, sentant le vent du monde tourner, décidèrent d’ajouter à leur identité un nom « tendance » :
Emmanuel.
Ainsi naquit cette appellation presque philosophique :
Maison Emmanuel Aoudou Balthazar.
Un nom qui dit tout :
- la foi (Emmanuel, « Dieu avec nous »),
- la mémoire (Aoudou Balthazar),
- et l’adaptation au monde.
Car, au fond, nos ancêtres avaient compris une chose essentielle :
on peut rester soi… tout en s’ouvrant aux autres.
Qui suis-je, finalement ?
Aujourd’hui, la situation prête à sourire.
Les Ahoussa de Porto-Novo te diront avec assurance :
— C’est un Ahoussa Bature !
Les Agudas, eux, n’hésiteront pas :
— Mais voyons, il est des nôtres !
Et la majorité des Portonoviens, dans leur sagesse tranquille, tranchera :
— Il est un peu tout ça… donc il est d’ici.
*Conclusion : identité ou composition ?*
Ainsi va la vie.
Je suis né d’un roi qui respectait mal l’interdiction de l’alcool,
d’un sage dont la porte refusait les bouteilles,
et d’ancêtres qui ont marié les continents sans jamais quitter Porto-Novo.
Alors, suis-je Ahoussa ?
Aguda ?
Ou simplement… un produit réussi du métissage portonovien ?
Peut-être que la vraie réponse est ailleurs.
Nous ne sommes pas des identités fixes.
Nous sommes des histoires qui se rencontrent.
Et moi, je suis simplement… une conversation entre plusieurs mémoires.
Porto-Novo le 19 août 2025
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