*« UN TIENS VAUT MIEUX QUE DEUX, TU NE L’AURAS PAS »*
*Quand Nicéphore Soglo reprenait avec humour la sagesse désabusée du peuple béninois*
*Par Naïm Akibou Ambassadeur*
Certaines phrases survivent aux discours qui les ont vues naître. Elles traversent les générations, s'invitent dans les conversations familiales, les débats politiques et les causeries de quartier. Parmi elles figure cette formule devenue légendaire : « Un tiens vaut mieux que deux, tu ne l’auras pas. » Souvent attribuée au Président Nicéphore Dieudonné Soglo, elle est en réalité l'expression d'une sagesse populaire forgée par l'expérience, les promesses non tenues et les espoirs déçus. En la reprenant publiquement, l'ancien chef de l'État n'inventait pas une maxime ; il donnait simplement une résonance nationale à une philosophie profondément enracinée dans l'imaginaire béninois : celle qui invite à préférer le concret aux illusions et la réalité aux promesses incertaines.
Il existe des phrases qui traversent le temps comme une pirogue traverse la lagune : sans faire beaucoup de bruit, mais en laissant derrière elles un sillage durable. Celle- ci appartient à cette catégorie.
Un jour, le Président Nicéphore Dieudonné Soglo lança cette formule devenue célèbre :
- « Un tiens vaut mieux que deux, tu ne l’auras pas. »
Beaucoup y ont vu un trait d’esprit personnel du chef de l’État. En réalité, Nicéphore Soglo ne faisait que reprendre, avec son talent habituel, une formule déjà largement répandue dans l’opinion publique béninoise.
Car bien avant d’arriver dans les discours politiques, cette phrase circulait déjà dans les marchés, les ateliers, les cours familiales, les buvettes de quartier et sous les arbres à palabres. Elle faisait partie de ces expressions populaires nées de l’expérience collective d’un peuple qui a souvent appris à regarder les promesses avec prudence.
Soglo n’inventait donc pas la formule ; il lui donnait simplement une tribune nationale.
Et c’est précisément ce qui explique son succès.
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Quand le peuple corrige le proverbe
Le proverbe classique dit :
- « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. »
Il enseigne la prudence : mieux vaut une certitude modeste qu’une promesse incertaine.
Mais l’humour populaire béninois, toujours prompt à ajuster les proverbes aux réalités du quotidien, avait déjà procédé à une révision sévère du texte.
Là où le proverbe traditionnel laisse subsister un espoir, l’opinion publique avait introduit une correction radicale :
« Un tiens vaut mieux que deux, tu ne l’auras pas. »
Autrement dit : ne te contente pas de douter de la promesse ; considère qu’elle risque fortement de ne jamais se réaliser.
Ce n’était pas du pessimisme. C’était de l’expérience.
Le peuple, cette université sans diplôme
Les universités délivrent des licences, des masters et des doctorats.
Le peuple, lui, délivre des proverbes.
Et souvent, ces proverbes sont les diplômes décernés par l’expérience.
Cette reformulation ironique est née d’innombrables situations où les promesses ont pris le chemin de l’oubli :
- les avantages annoncés mais jamais versés ;
- les promotions promises mais reportées ;
- les projets annoncés puis abandonnés ;
- les engagements pris puis reniés.
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À force d’observer les mêmes scénarios, le peuple finit par développer une philosophie de la prudence.
L’espoir demeure. Mais il n’est plus naïf.
Une sagesse enveloppée d’humour
Ce qui fait le charme de cette formule, c’est qu’elle ne prend jamais l’apparence d’une leçon sévère.
Elle arrive toujours avec un sourire.
Imaginez un ancien du quartier observant un jeune homme refuser une opportunité certaine parce qu’on lui promet quelque chose de plus grand dans quelques mois.
L’ancien l’écoute. Il hoche la tête. Puis il conclut :
- « Mon fils, un tiens vaut mieux que deux, tu ne l’auras pas. » La sentence tombe.
L’assemblée éclate de rire.
Mais chacun comprend le message.
Comme souvent en Afrique, le rire sert ici de véhicule à la sagesse.
Le dialogue entre l’espérance et l’expérience
Cette formule raconte aussi le dialogue éternel entre deux personnages qui habitent chaque être humain.
L’espérance est une jeune fille enthousiaste.
Elle croit aux promesses. Elle croit aux projets. Elle croit aux lendemains meilleurs. L’expérience est une vieille femme assise sous un manguier.
Elle a vu les saisons passer.
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Elle a entendu les mêmes promesses prononcées par plusieurs générations. Lorsque l’espérance affirme :
- Demain sera meilleur. L’expérience répond :
- Peut-être. Et parfois :
- Prends déjà ce que tu tiens aujourd’hui.
La formule populaire reprise par Soglo exprime cette victoire momentanée de l’expérience sur l’espérance.
Une leçon de philosophie politique
Au-delà de l’humour, cette phrase contient une réflexion profonde sur la vie publique. Elle rappelle que les citoyens jugent moins les promesses que leur réalisation.
Les discours nourrissent l’espoir.
Les actes nourrissent la confiance.
Or les peuples finissent toujours par distinguer les deux.
C’est pourquoi les sociétés développent leurs propres mécanismes de protection intellectuelle contre les déceptions répétées.
Cette formule en est un.
Elle invite chacun à mesurer la valeur du concret avant de sacrifier ce qu’il possède à ce qu’on lui promet.
Conclusion : la revanche du réel sur les promesses
Avec le recul, la véritable force de cette formule réside dans sa simplicité trompeuse. Derrière son apparente légèreté se cache une profonde méditation sur la condition humaine. Elle nous rappelle que les hommes vivent d’espérance, mais qu’ils survivent grâce au réel. Les promesses embellissent l’horizon ; seules les certitudes permettent d’avancer.
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En reprenant cette maxime populaire, Nicéphore Soglo n’a pas seulement cité le peuple béninois ; il a révélé une forme de sagesse collective forgée par les épreuves, les attentes déçues et les leçons de l’histoire. Car les peuples, comme les vieux baobabs, accumulent au fil du temps une mémoire que les livres ne contiennent pas toujours.
Au fond, cette phrase est moins une invitation au renoncement qu’un appel à la lucidité. Elle ne condamne pas le rêve ; elle recommande simplement de ne pas abandonner ce que l’on possède au nom de ce qui n’existe pas encore.
Un proverbe africain enseigne que :
« La main qui tient un grain de maïs vaut mieux que celle qui compte les épis encore dans le champ. »
Le peuple béninois, avec son humour parfois mordant et sa sagesse souvent subtile, l’avait compris depuis longtemps.
Et si cette formule continue aujourd’hui de faire sourire, c’est peut-être parce qu’elle nous renvoie à une vérité éternelle : entre la promesse et la réalité, la vie finit presque toujours par donner raison à ce que l’on tient déjà dans sa main.
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