*CHRONIQUE*
*Par Naïm Akibou Ambassadeur*
*YÉMEN : AUX RACINES DE LA GUERRE DES HOUTHIS*
*De la révolte de Saada à la guerre régionale : histoire, causes et objectifs d’un conflit devenu international.*
Il est des guerres dont le commencement officiel ne coïncide pas avec le véritable début historique. Le conflit yéménite en offre une illustration particulièrement éclairante.
En mars 2015, lorsque l’Arabie Saoudite prit la tête d’une coalition militaire pour intervenir au Yémen contre les Houthis, l’attention internationale se concentra sur une nouvelle confrontation armée au cœur de la Péninsule Arabique. Pourtant, la crise était bien plus ancienne. Elle plongeait ses racines dans les transformations politiques, religieuses, économiques et sociales du nord du pays, dans les rivalités internes à la République yéménite et dans l’histoire particulière du zaydisme.
Pour comprendre la guerre civile yéménite, dans laquelle le mouvement houthis est devenu un acteur central, il faut donc remonter bien avant 2015. Il faut également distinguer les causes internes du conflit de son internationalisation progressive, sans réduire les Houthis à de simples instruments de l’Iran ni minimiser le rôle des puissances étrangères.
*I. LE YEMEN, UNE TERRE DE FRACTURES HISTORIQUES*
Le Yémen moderne est le produit de plusieurs histoires politiques qui se sont superposées sans toujours parvenir à se réconcilier.
Dans les hautes terres du Nord, le zaydisme, branche de l’islam chiite distincte du chiisme duodécimain majoritaire en Iran, a profondément marqué la vie politique et religieuse pendant plusieurs siècles. Un imamat zaydi gouverna une grande partie du nord du Yémen jusqu’à la révolution républicaine de 1962.
Cette révolution renversa l’imamat et proclama la République Arabe du Yémen. Elle ouvrit une période de transformation institutionnelle, mais aussi de tensions entre les anciennes élites religieuses, les forces républicaines et les acteurs régionaux engagés dans la lutte pour l’avenir du pays.
En 1990, la réunification de la République Arabe du Yémen, au Nord, et de la République Démocratique Populaire du Yémen, au Sud, devait ouvrir une nouvelle page de l’histoire nationale. Elle ne fit cependant pas disparaître les divergences héritées de deux trajectoires politiques distinctes. Les clivages régionaux, tribaux, économiques et idéologiques continuèrent de peser sur la construction de l’État.
À ces fractures s’ajoutèrent les rivalités religieuses. Dans les régions zaydites du Nord, la progression de courants salafistes fut perçue par une partie de la population comme une remise en cause de ses traditions religieuses et culturelles. C’est dans cet environnement, marqué à la fois par la défense d’une identité, la contestation de l’ordre politique et la concurrence entre courants religieux, que le mouvement houthi prit progressivement forme.
*II. LA NAISSANCE DU MOUVEMENT HOUTHI*
Le mouvement houthi trouve ses origines dans le Gouvernorat de Saada, au nord du Yémen.
Dans les années 1990, des religieux et des militants zaydites contribuèrent à la création du mouvement de la Jeunesse croyante (Believing Youth), une initiative destinée notamment à revitaliser l’enseignement et la culture zaydites auprès des jeunes.
Parmi les figures qui donnèrent progressivement à cette mobilisation une orientation politique plus affirmée se trouvait Hussein Badreddin al-Houthi.
À ses débuts, le mouvement n’était donc pas simplement une organisation militaire. Il était aussi une entreprise de renouveau religieux et culturel, qui se transforma peu à peu en mouvement de contestation politique.
Les relations avec le pouvoir du Président Ali Abdullah Saleh se détériorèrent progressivement. Hussein al-Houthi dénonçait notamment la politique américaine au Moyen-Orient, l’invasion de l’Irak en 2003 et ce qu’il considérait comme la soumission des autorités yéménites aux intérêts occidentaux.
Le mouvement développa alors un discours politique plus offensif et adopta le nom d’Ansar Allah, généralement traduit par « les Partisans de Dieu ».
Cette évolution est déterminante : la mobilisation ne portait plus uniquement sur la préservation d’une identité religieuse et culturelle. Elle contestait également les rapports de pouvoir, les orientations du Gouvernement et la place du Yémen dans l’environnement régional.
*III. 2004 : LE DEBUT DES GUERRES DE SAADA*
La première grande confrontation armée éclata en 2004, lorsque les forces gouvernementales affrontèrent les partisans de Hussein al-Houthi. Celui-ci fut tué au cours de cette première guerre.
Sa mort ne mit pas fin au mouvement. Celui-ci poursuivit son développement sous d’autres dirigeants, notamment au sein de la famille al-Houthi, et renforça progressivement son organisation militaire.
Entre 2004 et 2010, six cycles de combats opposèrent les Houthis au Gouvernement yéménite dans le Nord. Ces affrontements sont connus sous le nom de guerres de Saada.
Le pouvoir de Saleh accusait les Houthis de vouloir rétablir l’ancien imamat zaydi. De leur côté, les insurgés dénonçaient la marginalisation de leur région, la corruption, les abus du pouvoir central et ce qu’ils percevaient comme une offensive contre leur identité religieuse.
Ces interprétations antagonistes ne suffisent toutefois pas, à elles seules, à expliquer la dynamique du conflit. Les affrontements étaient également liés à la lutte pour le contrôle du territoire, aux rapports entre le centre et les périphéries, aux rivalités tribales et aux stratégies de survie du régime.
La guerre de Saada possédait ainsi plusieurs dimensions imbriquées :
- politique, par la contestation du pouvoir central ;
- religieuse et culturelle, par la défense revendiquée de la tradition zaydite ;
- territoriale, par la lutte pour le contrôle du Nord ;
- sociale et économique, à travers les griefs liés à la marginalisation et à la gouvernance ;
- militaire, enfin, par la constitution progressive d’une force armée organisée.
Réduire ces affrontements à une simple guerre entre chiites et sunnites reviendrait donc à négliger une part essentielle de leur histoire.
*IV. 2011 : LA REVOLUTION BOULEVERSE L’EQUILIBRE POLITIQUE*
Le printemps arabe de 2011 bouleversa l’ordre politique yéménite.
Après plusieurs mois de manifestations contre son pouvoir, Ali Abdullah Saleh accepta de quitter la présidence dans le cadre d’un processus de transition soutenu par le Conseil de Coopération du Golfe et appuyé par les Nations Unies.
Son Vice-Président, Abd Rabbuh Mansur Hadi, lui succéda en 2012.
Une Conférence de Dialogue National fut organisée en 2013 afin de préparer une nouvelle architecture politique. Elle réunit 565 délégués représentant diverses composantes de la société et du paysage politique yéménites.
L’ambition était considérable : bâtir un État plus inclusif, redéfinir le partage des pouvoirs et des ressources, et envisager une organisation fédérale susceptible de mieux prendre en compte les particularités régionales.
Les Houthis participèrent à ce processus. Cependant, les divergences persistèrent sur le découpage territorial, la répartition des ressources, la représentation politique et les garanties offertes aux différentes composantes du pays.
La transition ne parvint pas à établir un compromis suffisamment solide pour contenir les rivalités. La fragilité des institutions, les divisions au sein de l’appareil militaire et la compétition entre les anciennes et les nouvelles élites contribuèrent à l’effondrement progressif du processus.
Ainsi, la crise ne résulta pas d’un seul événement : elle fut aussi le produit d’une transition politique incapable de régler les désaccords fondamentaux sur l’avenir de l’État.
*V. 2014 : DE LA CONTESTATION A LA PRISE DE SANA’A*
L’année 2014 constitua un tournant décisif.
Le Gouvernement de Hadi réduisit les subventions sur les carburants dans le cadre de réformes économiques. Cette décision provoqua une forte contestation, dans un pays où la hausse des prix de l’énergie pesait directement sur les ménages et les activités économiques.
Les Houthis s’emparèrent de cette question pour élargir leur audience au-delà de leur base zaydite traditionnelle. Ils réclamèrent notamment une baisse des prix, la lutte contre la corruption et une révision de la configuration politique issue de la transition.
Cette mobilisation leur permit de se présenter comme les porte-parole d’un mécontentement plus large, même si leurs ambitions dépassaient progressivement la seule contestation économique.
En septembre 2014, leurs forces prirent le contrôle de Sana’a, la capitale. Leur avancée fut facilitée par les divisions de leurs adversaires et par l’appui de réseaux militaires et politiques liés à l’ancien Président Saleh.
Les Houthis ne se limitaient désormais plus à leur région d’origine. Ils contrôlaient une capitale nationale et exerçaient une influence directe sur les institutions de l’État.
Un accord politique fut conclu en septembre 2014, mais son application ne permit pas de résoudre la crise. En janvier 2015, les Houthis renforcèrent leur emprise sur les institutions présidentielles. Hadi se retrouva sous pression, puis en résidence surveillée, avant de rejoindre Aden et de gagner ensuite l’Arabie Saoudite.
La transition politique avait échoué. Le conflit entrait dans une nouvelle phase, marquée par l’affrontement pour le contrôle de l’État.
*VI. 2015 : L’INTERVENTION SAOUDIENNE INTERNATIONALISE LA GUERRE*
Le 26 mars 2015, une coalition dirigée par l’Arabie Saoudite intervint militairement au Yémen, à la demande du Président Hadi, afin de soutenir son Gouvernement et de repousser les forces houthis.
Pour Riyad, la perspective de voir une force armée hostile contrôler Sana’a, à proximité de sa frontière méridionale, représentait un enjeu majeur de sécurité nationale. La progression des Houthis était également interprétée à travers le prisme de la rivalité avec l’Iran, dont l’influence régionale préoccupait les autorités saoudiennes.
L’intervention ne fut cependant pas uniquement l’expression d’une rivalité entre Riyad et Téhéran. Elle répondait aussi à l’effondrement de l’ordre politique yéménite, à la contestation de la légitimité du Gouvernement Hadi et à la volonté de rétablir celui-ci dans la capitale.
L’entrée en guerre de la coalition transforma profondément le conflit. À la guerre civile s’ajouta une confrontation régionale, puis une dimension internationale liée à la sécurité maritime, aux armements et aux intérêts stratégiques de plusieurs puissances.
L’intervention militaire ne permit pas de rétablir durablement l’autorité du Gouvernement reconnu internationalement sur l’ensemble du territoire. Elle contribua en revanche à prolonger un conflit dont le coût humain, économique et humanitaire fut considérable.
*VII. L’IRAN : SOUTIEN STRATEGIQUE OU COMMANDEMENT DIRECT ?*
La relation entre les Houthis et l’Iran constitue l’un des dossiers les plus discutés de cette guerre.
Au fil du conflit, l’Iran a apporté au mouvement un soutien politique et militaire, notamment dans les domaines des armements, des technologies de missiles et de drones, de la formation et de l’expertise. Ce soutien a contribué à renforcer les capacités des Houthis et leur aptitude à agir au-delà du territoire yéménite.
Il convient toutefois de distinguer l’alignement stratégique, l’assistance matérielle et le contrôle opérationnel direct.
Les Houthis sont issus d’une histoire yéménite propre. Leur direction, leurs réseaux locaux, leurs intérêts territoriaux et leur trajectoire politique ne se confondent pas avec ceux de la République Islamique d’Iran. Ils appartiennent en outre à la tradition zaydite, distincte du chiisme duodécimain dominant en Iran.
L’expression « proxy iranien », souvent employée dans le débat géopolitique, souligne l’existence de liens stratégiques et militaires, mais peut donner à tort l’impression que chaque décision houthie serait directement dictée par Téhéran. Les analyses disponibles invitent à une lecture plus nuancée : le soutien iranien est réel et important, sans que cela efface nécessairement l’autonomie du mouvement dans la poursuite de ses propres objectifs.
Cette distinction importe pour toute initiative diplomatique. Une négociation portant uniquement sur les relations entre l’Iran et l’Arabie Saoudite ne saurait, à elle seule, régler les différends internes au Yémen.
*VIII. QUELS SONT LES OBJECTIFS DES HOUTHIS ?*
Pour analyser les objectifs du mouvement, il faut distinguer son discours officiel, ses revendications politiques, ses pratiques de pouvoir et les interprétations proposées par les chercheurs.
1. Défendre l’identité zaydite
Le mouvement est né dans un contexte de revitalisation de la tradition zaydite. La défense de cette identité religieuse et culturelle demeure un élément important de son discours.
Cette origine ne signifie toutefois pas que tous les zaydites soutiennent les Houthis, ni que l’ensemble de leurs motivations se réduise à la religion.
1. S’opposer à l’influence étrangère
Le mouvement développe un discours fortement hostile aux États-Unis et à Israël et dénonce l’intervention étrangère dans les affaires yéménites.
Cette rhétorique constitue un élément central de son identité politique. Elle lui permet également de s’inscrire dans une contestation régionale plus large, particulièrement visible depuis les attaques menées en mer Rouge à partir de 2023.
1. Exercer le pouvoir au Yémen
La prise de Sana’a en 2014 marque un changement d’échelle. Les Houthis ne cherchent plus seulement à défendre les intérêts d’une région : ils entendent peser de manière déterminante sur l’organisation de l’État.
Dans les territoires qu’ils contrôlent, ils ont mis en place des institutions et des mécanismes d’administration de fait. Leur place dans toute future architecture politique nationale constitue, par conséquent, une question incontournable.
1. Préserver leur appareil militaire et leur autonomie
Le maintien de leurs capacités militaires et de leur contrôle territorial représente un enjeu central pour le mouvement. Il constitue également l’un des principaux obstacles à un règlement politique.
Toute négociation devra donc aborder non seulement la répartition des responsabilités gouvernementales, mais aussi les questions de sécurité, d’intégration des forces armées, de contrôle des armes et de garanties pour les différentes parties.
1. Restaurer l’imamat zaydi ?
L’hypothèse d’un projet de restauration de l’ancien imamat est parfois avancée par des adversaires du mouvement ou par certains analystes. Elle ne doit cependant pas être présentée comme un fait incontestable.
Les Houthis puisent dans un héritage religieux et historique zaydi, mais leur trajectoire contemporaine est également celle d’un mouvement politico-militaire qui a pris le contrôle d’institutions modernes. Il faut donc distinguer la référence historique, les courants idéologiques présents dans le mouvement et les objectifs politiques effectivement poursuivis.
L’analyse de leurs actes et de leurs structures de pouvoir permet de mieux apprécier leurs ambitions que l’attribution d’un programme unique qui ne rendrait pas compte de leur évolution.
*IX. SALEH ET LES HOUTHIS : QUAND LES ANCIENS ENNEMIS DEVIENNENT ALLIES*
L’alliance temporaire entre les Houthis et Ali Abdullah Saleh demeure l’un des épisodes les plus révélateurs de la crise yéménite.
Pendant plusieurs années, Saleh avait combattu le mouvement. Après son départ de la présidence, leurs intérêts convergèrent pourtant contre le Gouvernement issu de la transition.
Saleh cherchait à préserver son influence politique et celle de ses réseaux. Les Houthis, quant à eux, voulaient consolider leurs conquêtes et contester l’ordre institutionnel établi après 2011.
Des unités militaires et des réseaux restés fidèles à l’ancien Président contribuèrent ainsi à l’expansion des Houthis. Cette alliance, essentiellement tactique, illustrait la capacité des rivalités politiques yéménites à reconfigurer les rapports de force.
En 2017, Saleh rompit avec ses anciens alliés et appela à les combattre. Il fut tué par les forces houthis en décembre de la même année.
Cet épisode rappelle une constante de la vie politique yéménite : les alliances peuvent résulter d’une convergence temporaire d’intérêts sans reposer sur une communauté durable de convictions.
*X. UNE GUERRE QUI DEPASSE LES FRONTIERES DU YEMEN*
Avec le temps, le conflit est devenu une confrontation régionale aux ramifications internationales.
L’Arabie Saoudite a joué un rôle majeur dans le soutien militaire au Gouvernement reconnu internationalement. Les Émirats Arabes Unis ont également participé à la coalition, tout en soutenant des forces locales dont les projets politiques, notamment dans le Sud, n’ont pas toujours coïncidé avec ceux de Riyad.
Du côté houthi, le développement des capacités balistiques et des drones a accru la portée régionale du mouvement. Les attaques contre des infrastructures, des cibles militaires et des navires ont élargi le théâtre des opérations.
La géographie renforce l’importance stratégique du Yémen. Le pays se trouve à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, passage maritime reliant la mer Rouge au golfe d’Aden et à l’océan Indien. Toute perturbation durable de cette voie peut affecter les itinéraires commerciaux, les coûts de transport et les chaînes d’approvisionnement internationales.
Le conflit concerne donc les intérêts de plusieurs puissances régionales et mondiales. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui gouvernera Sana’a, mais aussi de préserver la sécurité des frontières, la liberté de navigation et la stabilité des échanges maritimes.
*XI. DE LA GUERRE CIVILE A LA SECURITE DE LA MER ROUGE*
À partir de novembre 2023, dans le contexte de la guerre à Gaza, les Houthis lancèrent des attaques contre des navires en mer Rouge et dans le golfe d’Aden, affirmant agir en soutien aux Palestiniens. Ils menèrent également des attaques contre Israël.
Ces opérations entraînèrent des réactions militaires des États-Unis, du Royaume-Uni et d’Israël, ainsi que des mesures internationales visant à protéger la navigation commerciale. Elles accentuèrent l’internationalisation du conflit et firent de la sécurité maritime un enjeu central.
Il importe néanmoins de distinguer les différentes phases de cette escalade. Les attaques contre la navigation commerciale ont connu des interruptions, tandis que les tensions régionales et les affrontements au Yémen ont continué d’évoluer. La situation demeure donc changeante et doit être décrite en tenant compte de la période considérée.
L’extension du conflit à la mer Rouge a donné aux Houthis une visibilité régionale accrue. Elle a aussi exposé davantage la population yéménite aux conséquences des représailles et aux risques d’une nouvelle escalade militaire.
La crise yéménite s’inscrit désormais dans un environnement où s’entrecroisent les tensions autour de Gaza, les rivalités entre l’Iran et ses adversaires, les préoccupations de sécurité d’Israël et la protection des voies maritimes internationales.
*XII. POURQUOI LA GUERRE EST-ELLE SI DIFFICILE A TERMINER ?*
La difficulté tient à la superposition de plusieurs conflits qui ne se résument pas à un affrontement entre deux camps.
Il y a d’abord la lutte pour le pouvoir central et le contrôle de Sana’a. S’y ajoutent les désaccords sur la place des régions, le partage des ressources et la forme de l’État. Les divisions politiques et militaires du camp opposé aux Houthis compliquent également la recherche d’une stratégie commune.
La question du Sud est particulièrement importante. Les forces favorables à l’autonomie ou à l’indépendance du Sud ne partagent pas nécessairement les mêmes objectifs que le Gouvernement reconnu internationalement. Les divergences entre les acteurs locaux et leurs partenaires étrangers rendent donc la négociation plus complexe.
À ces difficultés internes s’ajoutent les rivalités entre Riyad et Téhéran, les intérêts émiratis, les préoccupations de sécurité des puissances occidentales et les enjeux maritimes.
Il faut également tenir compte des conséquences humanitaires et économiques : déplacements de population, infrastructures endommagées, difficultés d’accès aux services essentiels et appauvrissement de nombreuses familles. Ces réalités rendent la reconstruction aussi urgente que complexe.
La guerre persiste ainsi parce que les acteurs ne se disputent pas uniquement un territoire. Ils défendent des conceptions différentes de l’État, de la représentation politique, de la sécurité et de la place du Yémen dans son environnement régional.
*XIII. LA PAIX NE POURRA PAS ETRE UNIQUEMENT MILITAIRE*
Les efforts diplomatiques soutenus par les Nations Unies ont montré qu’une réduction des combats était possible. La trêve entrée en vigueur en avril 2022 a notamment permis une période d’accalmie relative, sans toutefois déboucher sur un accord politique global et durable. Les développements ultérieurs ont rappelé la fragilité de cet apaisement.
La question fondamentale demeure donc politique : quel État yéménite peut être reconstruit après tant d’années de fragmentation ?
Plusieurs dossiers devront être traités de manière coordonnée :
- la formation d’autorités politiques disposant d’une légitimité suffisamment large ;
- la place des Houthis dans les institutions nationales ;
- l’avenir des forces armées et les garanties de sécurité ;
- le statut du Sud et les revendications des différentes régions ;
- la répartition des ressources et des revenus publics ;
- la reconstruction de l’économie et des infrastructures ;
- la protection des civils et la reprise des services essentiels ;
- la réduction des ingérences extérieures et la sécurisation des voies maritimes.
Aucune solution ne pourra être durable si elle se limite à imposer un rapport de force militaire. Un règlement devra aussi tenir compte des griefs locaux, des intérêts des différentes communautés et des mécanismes permettant de partager le pouvoir sans consacrer la domination définitive d’un seul acteur.
La diplomatie aura donc pour tâche de rapprocher les négociations internes yéménites des discussions régionales, sans laisser les premières se dissoudre dans les secondes.
*CONCLUSION : LE YEMEN, PRIS ENTRE SES FRACTURES INTERNES ET LES RIVALITES REGIONALES*
La guerre des Houthis n’a pas commencé avec les frappes saoudiennes de mars 2015. Ses racines remontent à une histoire plus longue : la disparition de l’imamat zaydi, les transformations de l’État républicain, les tensions religieuses et régionales, les conflits de Saada, la fragilité des institutions, la corruption dénoncée par une partie de la population et l’échec de la transition politique engagée en 2011.
La prise de Sana’a en 2014 transforma une insurrection régionale en lutte pour le contrôle de l’État. L’intervention saoudienne de 2015 internationalisa ensuite le conflit. Le soutien iranien renforça les capacités des Houthis, tandis que les intérêts divergents des acteurs régionaux et les enjeux de la mer Rouge élargirent encore le champ de la confrontation.
Mais l’explication du drame yéménite ne peut se réduire à une guerre par procuration entre Riyad et Téhéran. Les acteurs yéménites disposent de leurs propres ambitions, de leurs réseaux et de leurs intérêts. Ce sont aussi les divisions internes, les institutions fragiles et l’absence d’un compromis politique durable qui ont permis au conflit de s’enraciner.
Le défi consiste donc à articuler deux démarches indissociables : un dialogue entre les composantes yéménites et une désescalade régionale susceptible de réduire les soutiens et les interventions qui prolongent la guerre.
La paix ne se résumera pas à faire taire les armes. Elle exigera la reconstruction d’institutions acceptées, un partage politique viable, des garanties de sécurité et une réponse aux besoins d’une population éprouvée par des années de conflit.
Car au Yémen, la guerre a commencé dans les montagnes de Saada avant de devenir une lutte pour le pouvoir, puis une confrontation régionale. La paix, elle, ne pourra s’enraciner que si les Yéménites retrouvent la capacité de décider ensemble de l'avenir de leur pays.
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