*L’essor du palmier à huile au Bénin*
*Entre ambition industrielle et défis durables*
*Le palmier à huile, longtemps considéré comme une culture de rente marginale, connaît une nouvelle dynamique au Bénin. Porté par la demande nationale, régionale et internationale, il s’impose aujourd’hui comme l’un des piliers du Programme d’Action du Gouvernement « Bénin Révélé » pour la transformation agricole et industrielle.*
*Un héritage agricole qui renaît*
Introduit à l’époque coloniale, le palmier à huile a structuré l’économie du Sud-Bénin pendant des décennies. Après une période de déclin liée au vieillissement des plantations et à la concurrence asiatique, la filière repart depuis 2016. L’État a fait du palmier à huile l’une des six filières phares du Plan National de Développement Agricole, aux côtés du coton, de l’ananas, de l’anacarde, du riz et des produits maraîchers.
*Des bassins de production en pleine expansion*
Les départements du Plateau, de l’Ouémé, de l’Atlantique, du Mono et du Couffo concentrent l’essentiel des superficies. La Société des Huileries du Bénin (SHB) à Bohicon, la Société Béninoise de Palmier à Huile (SBPH) et plusieurs unités privées comme Fludor Bénin SA ont relancé les plantations industrielles. À côté, des milliers de petits producteurs regroupés en coopératives alimentent les huileries artisanales. Selon le ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche, la superficie plantée est passée de 45.000 hectares en 2016 à plus de 75.000 hectares en 2025.
*Une filière à haute valeur ajoutée*
Le palmier à huile fournit l’huile de palme brute, l’huile de palmiste, mais aussi le tourteau pour l’élevage et la biomasse pour l’énergie. Avec la Zone Industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ), le Bénin mise sur la transformation locale. Depuis 2023, des unités intégrées produisent huile raffinée, savon, margarine et biocarburant destinés au marché de la CEDEAO. L’objectif : capter la valeur ajoutée et réduire les importations. En 2025, le Bénin a exporté pour 98 milliards de FCFA de produits dérivés du palmier, contre 31 milliards en 2016.
*Emplois et inclusion des petits producteurs*
La relance du palmier génère de l’emploi rural. Plus de 120.000 ménages vivent directement de la filière, selon l’Agence Territoriale de Développement Agricole (ATDA) Plateau. Le modèle « noyau central et planteurs villageois » permet aux petits producteurs d’accéder aux plants améliorés Tenera, aux engrais et à un marché garanti. Des programmes comme le Projet d’Appui au Développement des Filières Agricoles (PADFA) financent les pépinières et la formation.
*Les défis : foncier, environnement et productivité*
L’essor du palmier soulève des questions. La pression foncière s’accentue dans le Sud, où les terres arables se raréfient. Les ONG environnementales alertent sur les risques de déforestation et de perte de biodiversité si l’extension n’est pas encadrée. Le rendement moyen reste à 2,5 tonnes d’huile par hectare, contre 4 tonnes en Malaisie. Vieillissement des plantations villageoises, accès au financement et entretien des pistes rurales freinent encore la compétitivité.
*Vers une huile de palme durable « Made in Benin»*
Pour répondre aux exigences internationales, le Bénin s’engage dans la certification RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil). La GDIZ impose aux industriels un cahier des charges environnemental strict : zéro déforestation, traçabilité, inclusion des communautés. Le gouvernement promeut l’agroforesterie et la replantation sur jachères plutôt que sur forêts. L’ambition affichée d’ici 2030 : atteindre 150.000 hectares, 6 tonnes/ha pour les plantations industrielles et faire du Bénin un hub ouest-africain de l’huile de palme durable.
De culture coloniale à levier d’industrialisation, le palmier à huile illustre la nouvelle trajectoire agricole du Bénin. Reste à concilier performance économique, justice foncière et préservation écologique pour que l’or rouge tienne ses promesses.
*Innovation et recherche pour doper les rendements*
Le Centre de Recherches Agricoles Plantes Pérennes de Pobè (CRAPP) joue un rôle clé dans la montée en gamme. En partenariat avec le CIRAD et l’INRAB, il diffuse les semences Tenera hybrides, résistantes à la fusariose et adaptées aux sols béninois. Des techniques de fertilisation raisonnée, de pollinisation assistée et d’irrigation goutte-à-goutte sont testées dans le Plateau et l’Ouémé. L’Institut National des Recherches Agricoles du Bénin vise un rendement de 4,5 tonnes d’huile/ha d’ici 2030 sur les plantations industrielles. Des startups locales développent aussi des applications pour conseiller les petits planteurs sur la récolte et la commercialisation.
*Le palmier, levier d’intégration régionale*
Avec un déficit structurel de 2 millions de tonnes d’huile de palme en Afrique de l’Ouest, le Bénin mise sur la CEDEAO. Les accords de libre-échange et le corridor Abidjan-Lagos offrent un débouché direct vers le Nigeria, premier consommateur du continent. Depuis 2024, la SBEE alimente plusieurs huileries en énergie biomasse issue des coques de palmiste, réduisant les coûts et l’empreinte carbone. La filière attire des investisseurs indiens, malaisiens et ivoiriens qui s’installent à la GDIZ pour transformer et réexporter.
*Gouvernance : structurer pour pérenniser*
L’État a mis en place l’Interprofession de la filière Palmier à Huile (IFPH) en 2022. Elle regroupe producteurs, transformateurs, transporteurs et exportateurs pour fixer les prix planchers, gérer les litiges fonciers et négocier les contrats. Le Code des Investissements accorde des exonérations fiscales aux unités qui s’implantent en milieu rural et contractualisent avec les coopératives. Reste à accélérer l’immatriculation des terres et la délivrance des titres fonciers pour sécuriser les investissements de long terme.
L’essor du palmier à huile cristallise les ambitions du Bénin : industrialiser sans détruire, créer de l’emploi rural, capter la valeur ajoutée et s’imposer dans les chaînes de valeur régionales. Si les garde-fous environnementaux et sociaux sont respectés, la filière peut devenir un modèle de croissance verte. Sinon, le risque est de reproduire les erreurs des géants asiatiques : déforestation, conflits fonciers, dépendance aux cours mondiaux.
Entre huile alimentaire, savon, biodiesel et emplois, le palmier à huile n’est plus seulement une culture. C’est un choix de société. Le Bénin des dix prochaines années se joue aussi dans ses palmeraies.
Youssouf TOUDONOU
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