*Réflexion*
*Porto-Novo : une mosquée aux allures d’église, chef-d’œuvre oublié du patrimoine Afro-brésilien*
*Par Naïm AKIBOU Ambassadeur*
*_Symbole d’un métissage culturel rare, la grande mosquée centrale de Porto-Novo incarne l’ingéniosité des Afro-brésiliens revenus d’exil, capables de fusionner les codes architecturaux de l’église baroque et de l’esthétique islamique. Aujourd’hui fragilisée par le temps et l’indifférence, cette œuvre unique interroge notre rapport au patrimoine : entre mémoire, identité et modernité, comment préserver un héritage aussi singulier dans un contexte où le neuf tend à effacer l’ancien ?_*
*Un héritage singulier né des retours du Brésil*
Au XIXᵉ siècle, les côtes du Golfe de Guinée, notamment à Porto-Novo, voient revenir d’anciens esclaves affranchis du Brésil. Ces « Afro-Brésiliens » (appelés parfois Aguda) ne reviennent pas les mains vides. Ils rapportent avec eux un savoir-faire technique exceptionnel, acquis dans les métiers de la construction : maçonnerie, charpenterie, ébénisterie, vitrerie, peinture ou encore menuiserie.
Déjà formés aux techniques architecturales coloniales et religieuses au Brésil, ces artisans ont participé à la construction d’églises, de maisons bourgeoises et de bâtiments publics. Leur retour marque profondément le paysage urbain de villes comme Porto-Novo, Ouidah ou Lagos.
*Une commande musulmane, une inspiration chrétienne*
C’est dans ce contexte que la communauté musulmane de Porto-Novo leur confie la construction d’une grande mosquée. Mais les artisans, façonnés par leur expérience brésilienne et habitués à bâtir des édifices chrétiens, reproduisent instinctivement les codes architecturaux qu’ils maîtrisent.
Le résultat est saisissant : la Grande Mosquée de Porto-Novo adopte l’apparence d’une église baroque.
On y retrouve :
des façades ornées et symétriques
des décorations en relief
des fenêtres inspirées des vitraux
une structure rappelant les églises coloniales
Seule différence notable : les clochers sont remplacés par des minarets, marquant l’identité islamique du lieu.
Cette hybridation donne naissance à une œuvre architecturale unique au monde :
une mosquée à l’esthétique d’église, symbole d’un dialogue inattendu entre cultures et religions.
*Un patrimoine reconnu mais fragilisé*
Ce joyau architectural, témoin de l’histoire complexe entre Afrique, Amériques et Europe, bénéficie d’une reconnaissance patrimoniale internationale, notamment à travers les dispositifs de protection de l’UNESCO.
Cependant, malgré cette reconnaissance, l’édifice est aujourd’hui confronté à une dégradation avancée :
vieillissement des matériaux manque d’entretien régulier
pression urbaine
insuffisance de financements dédiés à la restauration. La mosquée, autrefois fierté de la ville, présente désormais des signes inquiétants de fragilité.
*Entre modernité et oubli : le dilemme africain du patrimoine*
La situation de la Grande Mosquée de Porto-Novo illustre un enjeu plus large : la difficulté de préserver le patrimoine ancien dans des sociétés où le neuf fascine davantage que l’ancien.
Dans de nombreuses villes africaines :
les bâtiments historiques sont négligés
certains sont détruits pour faire place à des constructions modernes
la mémoire architecturale est souvent sacrifiée au profit de la fonctionnalité immédiate.
À titre de comparaison, en Europe, des châteaux, cathédrales et édifices pluriséculaires sont restaurés avec soin, valorisés comme symboles d’identité et leviers économiques (tourisme, culture, éducation) . Le Château de Versailles en France ou les centres historiques italiens sont entretenus avec une grande rigueur ,
ces sites attirent des millions de visiteurs et participent à l’économie nationale .
Si de tels édifices se trouvaient dans certains contextes africains, ils auraient parfois disparu sous la pression de la modernisation.
*Quels leviers pour sauver ce patrimoine ?*
Face à cette érosion silencieuse, plusieurs pistes s’imposent :
- Une volonté politique affirmée
La restauration du patrimoine nécessite des politiques publiques claires, accompagnées de financements durables.
- Une appropriation par les communautés locales
Le patrimoine ne peut être préservé sans l’adhésion des populations, qui doivent en percevoir la valeur historique, culturelle et identitaire.
- Une valorisation économique
Le développement du tourisme culturel peut transformer ces sites en ressources économiques, incitant à leur préservation.
- Des partenariats internationaux
Les institutions comme l’UNESCO, mais aussi des fondations et États partenaires, peuvent appuyer les projets de restauration.
*Conclusion : préserver l’âme des lieux*
La Grande Mosquée de Porto-Novo n’est pas seulement un bâtiment. Elle est :
un témoignage de l’histoire de la traite et du retour
une preuve du génie des artisans afro-brésiliens
un symbole de dialogue entre cultures et religions
La laisser disparaître serait perdre une part de mémoire collective.
Car une société ne se construit pas uniquement avec du béton neuf,
mais aussi avec les traces qu’elle choisit de préserver.
Sauver ce monument, c’est refuser l’amnésie.
C’est affirmer que le passé, loin d’être un fardeau, est une richesse à transmettre.
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