*RÉFLEXION*
*L’ÉTOFFE DE LA DIPLOMATIE : QUAND S’HABILLER DEVIENT UN ACTE DE SOUVERAINETÉ*
Par Naïm Akibou
Ambassadeur
Dans les salons feutrés de la diplomatie, où chaque mot est pesé et chaque geste observé, il existe un langage plus discret… mais redoutablement efficace : celui de l’apparence.
Car avant même de parler, le diplomate est vu. Et parfois, il suffit d’un tissu bien porté pour dire un pays entier.
Lorsque j’étais en poste comme Ambassadeur, j’ai très vite compris une vérité que l’on n’enseigne dans aucune école diplomatique :
- un diplomate ne transporte pas seulement un message… il incarne un pays.
Et parfois, ce pays commence… par un tissu.
Partout où j’ai servi, ma silhouette précédait souvent mon discours.
Un deux-pièces traditionnel soigneusement porté, un bonnet gobi posé avec justesse, ou encore un élégant trois-pièces « Awolowo » selon la solennité du moment… et aussitôt, l’effet était immédiat.
Dans les grandes salles, entre costumes sombres et cravates disciplinées, l’Ambassadeur du Nigéria et moi étions comme deux paragraphes africains dans un texte occidental.
Et lorsque les caméras s’allumaient, une étrange alchimie opérait :
- les téléspectateurs ne voyaient plus seulement deux hommes…
- ils cherchaient deux pays.
Bien sûr, il m’arrivait de céder au confort du costume occidental, pour voyager, pour respirer un peu dans l’uniformité du monde moderne.
Mais c’était là une infidélité passagère… jamais une conversion.
Je me souviens d’une scène savoureuse, digne d’une comédie diplomatique.
Lors d’un sommet de l’Union Africaine à Kigali, un homologue ghanéen, sourire aux lèvres, me glissa :
- « Son Excellence, la Ministre des Affaires Etrangères du Ghana m’a posé une question très sérieuse hier… Pourquoi avez-vous porté un costume ? Elle vous préfère en tenue africaine ».
J’ai compris ce jour-là que l’élégance n’est pas seulement une affaire de goût… c’est aussi une affaire de cohérence.
Et cette Ministre, métisse ghanéenne, ne trichait jamais avec elle-même :
- toujours en tenue traditionnelle, comme une réponse silencieuse à une question que beaucoup n’osent pas poser :
“qui sommes-nous, lorsque nous représentons le monde” ?
Mais la diplomatie ne s’arrête pas au vêtement.
Elle passe aussi… par l’assiette.
Lors de mes réceptions, je tenais à ce que le Bénin soit dégusté autant qu’il soit écouté.
Mais là encore, une surprise m’attendait :
- trouver des cuisiniers maîtrisant réellement nos plats traditionnels relevait parfois de la quête initiatique.
Et souvent, ce sont nos épouses qui devenaient, dans l’ombre, les véritables ambassadrices culinaires.
Un ancien camarade du Collège Notre-Dame de Lourdes m’avait un jour livré, avec un sérieux désarmant, cette perle de philosophie domestique :
- « Chez nous, un homme ne cuisine pas. Et s’il cuisine, il doit faire mieux que sa femme… pour prouver qu’il reste supérieur, même derrière les marmites ! »
Résultat ?
Des hommes brillants capables de réussir un gratin dauphinois… mais désorientés devant une simple sauce locale.
Comme quoi, la modernité a parfois un sens de l’humour… un peu cruel.
Je me souviens aussi d’une rumeur tenace au début du mandat du Président Patrice Talon :
- il n’apprécierait pas les tenues traditionnelles chez ses collaborateurs.
Par prudence ( car en diplomatie, la rumeur est parfois plus puissante que la vérité ) je me présentais donc en costume lors de mes rencontres.
Mais avec le temps, une autre vérité s’est imposée à moi :
- ce n’était pas la tenue qui posait problème… c’était la manière de la porter.
Car oui, il faut le dire sans détour :
- certains transforment nos habits traditionnels en caricature,
- comme si l’élégance africaine était un théâtre… alors qu’elle est une discipline.
Au fond, rien n’échappe à cette règle universelle :
- l’élégance s’apprend.
Et l’élégance africaine, en particulier, possède ses codes, ses silences, ses équilibres.
Elle ne tolère ni l’excès, ni l’approximation.
Porter une tenue africaine, ce n’est pas simplement s’habiller.
C’est se raconter.
C’est dire, sans parler :
- d’où l’on vient, ce que l’on assume, et ce que l’on refuse d’oublier.
Dans un monde qui uniformise tout, choisir son identité devient un acte presque… subversif.
Et peut-être que la vraie diplomatie commence là :
- dans cette capacité à être soi,
- avec élégance,
- sans bruit…
- mais avec suffisamment de presence pour que le monde se demande :
-« D’où vient-il ? »
Conclusion : l’élégance comme ultime discours
Au fond, un diplomate parle avec ses mots… mais il convainc aussi avec son apparence.
Car dans le grand théâtre du monde, où les nations rivalisent d’influence, il est des discours que l’on oublie, mais des images que l’on retient.
Et parmi ces images, il y a celle d’un homme qui, sans arrogance ni ostentation, porte sur lui l’histoire de son peuple.
Peut-être est-ce là la forme la plus subtile de souveraineté :
- ne pas crier son identité,
- ne pas la négocier,
- mais simplement… la porter.
Avec justesse,
avec fierté,
et avec cette élégance tranquille
qui oblige le monde à regarder, et, parfois, à comprendre.
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