Débat contradictoire sur la légitimité du Sénat
Nécessité démocratique ou dispositif politique ? (Me Kitti et Me Boni s’affrontent sur Crystal News)
Le dimanche 23 août 2026, l’émission Grand Angle de Crystal News, animée par Virgile AHOUANSÈ, a réuni deux figures du droit béninois pour un débat contradictoire sur une question centrale : quelle est la pertinence de la création du Sénat ? Face à face, Maître Nathaniel KITTI, enseignant de droit à l’UAC et avocat, et Maître Bio Bienvenu BONI, également enseignant de droit à l’UAC et avocat, ont livré deux lectures diamétralement opposées de l’institution.
Deux visions, deux fondements
D’emblée, Me BONI a défendu la création du Sénat comme une avancée pour la démocratie béninoise. Selon lui, la chambre haute constitue une bonne chose pour l’équilibre institutionnel, «si on n’y mêle pas la personne de Patrice». Il insiste sur le rôle de modération, de seconde lecture et de représentation des territoires que le Sénat peut jouer, dès lors qu’on l’apprécie à l’aune du droit et non à l’aune des personnes.
À l’opposé, Me KITTI conteste la genèse même de l’institution. Pour lui, le Sénat a été « voulu et créé par l’ancien Président Patrice TALON pour se maintenir indirectement au pouvoir». Il voit donc dans cette réforme moins un impératif institutionnel qu’un calcul politique, dont l’objectif serait d’assurer une continuité d’influence au-delà du mandat présidentiel.
De la proposition de loi à la question de l’auteur
Le débat s’est naturellement prolongé sur les conditions d’adoption de la révision constitutionnelle. Reprenant ses arguments antérieurs, Me KITTI estime que la proposition n’a pas été pensée par les deux députés qui l’ont déposée. Il affirme détenir des informations crédibles et concordantes selon lesquelles le texte aurait été conçu «dans les couloirs du pouvoir». Dès lors, il considère que l’initiative, bien que formellement parlementaire, porte l’empreinte de l’exécutif.
Me BONI récuse cette analyse. Il rappelle que l’initiative de la loi appartient concurremment au gouvernement et aux parlementaires, et qu’il serait juridiquement erroné d’attribuer à un Président de la République la paternité d’une proposition de loi. Pour lui, réduire le débat institutionnel à la seule figure de Patrice TALON relève de l’opportunisme politique et détourne de l’examen du texte.
Coupure d’électricité, Cour constitutionnelle : entre soupçon et légalité
La discussion a également porté sur l’incident de la coupure d’électricité au moment du vote et sur le rôle de la Cour constitutionnelle. Me KITTI juge la coïncidence peu crédible, au regard de l’existence d’un groupe électrogène à relais automatique à l’Assemblée nationale. Il dénonce en outre une Cour qui, depuis 2016, validerait mécaniquement les choix du pouvoir et ne garantirait plus effectivement les droits fondamentaux.
Me BONI lui oppose l’exigence de la preuve. Aucun élément, dit-il, ne permet d’imputer la coupure à la mouvance ou à l’institution. Il souligne par ailleurs que les décisions de la Cour sont motivées et que tout citoyen conserve la faculté de la saisir. Par conséquent, il appelle à faire confiance aux institutions plutôt qu’à les disqualifier sur la base de présomptions.
Le Sénat, entre utilité institutionnelle et lecture politique
En définitive, la pertinence du Sénat divise autant qu’elle interroge. Pour Me BONI, l’institution est pertinente en soi : elle peut renforcer la qualité de la loi, assurer une représentation équilibrée et ancrer la démocratie, à condition de la juger indépendamment des hommes qui l’incarnent. Pour Me KITTI, au contraire, l’institution est indissociable de son contexte de création. Tant que le doute planera sur ses motivations initiales, elle apparaîtra comme un instrument politique plutôt que comme un organe de régulation démocratique.
Au terme de ce débat contradictoire du 23 août 2026, une chose demeure : le Sénat est désormais une réalité constitutionnelle. Reste à savoir si, dans la pratique, il s’imposera comme un contre-pouvoir utile ou s’il restera prisonnier des lectures partisanes qui ont accompagné sa naissance.
Godfroy MISSAHOGBE
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