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Leçon de justice à Porto-Novo : Maître Atègbo sauva l’honneur des enfants Un instituteur qui fit taire les discriminations pour rappeler que l’éducation protège aussi l’humanité

Par LTC Admin - 17/06/2026
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*CHRONIQUE* 


*LE JOUR OÙ MAÎTRE ATÈGBO SAUVA L’HONNEUR DES ÉLÈVES YORUBA*


*Quand la justice entra dans la classe et que les préjugés furent priés de s’asseoir.*


*Par Naïm Akibou Ambassadeur*


Parfois, les plus grandes leçons de justice ne sont ni rendues dans les tribunaux ni prononcées dans les palais de la République. Elles naissent dans une modeste salle de classe, sous l’autorité tranquille d’un instituteur qui refuse qu’un enfant soit humilié pour ce qu’il est. Cette histoire, vieille de plus d’un demi-siècle, raconte comment un enseignant de Porto-Novo s’opposa à des préjugés profondément enracinés et transforma un incident banal en une mémorable leçon de dignité humaine.

Parmi les nombreux enseignants qui ont jalonné mon parcours à l’École Urbaine Centre de Porto-Novo, Groupe A, un homme a laissé dans ma mémoire une empreinte que le temps n’a jamais réussi à effacer : Maître Atègbo Samuel, mon instituteur de CE2.

Il n’était ni ministre, ni magistrat, ni chef d’État. Pourtant, ce jour-là, il rendit une décision plus juste que bien des jugements solennels.

Je garde encore aujourd’hui le souvenir ému de sa personnalité faite de mesure, de dignité et d’un profond respect de l’être humain. Il possédait cette qualité rare qui permet à certains éducateurs de former non seulement l’intelligence des enfants, mais aussi leur conscience.

L’épisode remonte à une époque où les salles de classe étaient encore des lieux où l’on apprenait autant la vie que les leçons.

Dans ma classe de CE1 voisine de celle de maître Atègbo, une institutrice avait égaré son portefeuille. Le fait, en soi, était banal. Mais ce qui suivit le fut beaucoup moins.

Un de ses collègues, soudainement investi d’une vocation policière que personne ne lui connaissait jusque-là, décida de mener l’enquête. Sans doute se voyait-il déjà en Sherlock Holmes tropical, traquant le mystérieux voleur au milieu des pupitres poussiéreux de l’école.

Malheureusement, son raisonnement allait plus vite que son sens de la justice.

Persuadé d’avoir découvert une piste géniale, il demanda à tous les élèves musulmans de se lever.


 À ses yeux, les coupables ne pouvaient être que parmi eux.

L’enquête venait ainsi de résoudre le mystère avant même d’avoir commencé.

À cette époque, certains préjugés circulaient encore dans le sud du Dahomey. Beaucoup de personnes confondaient religion et origine ethnique. Dans certains esprits, être musulman revenait presque automatiquement à être yoruba, et être yoruba suffisait parfois à éveiller des soupçons injustifiés.

Les enfants, eux, ne comprenaient pas toujours ces subtilités. Ils ressentaient simplement la blessure.

Je revois encore ces camarades se lever, embarrassés, surpris, exposés aux regards des autres élèves.

Le silence qui s’installa fut lourd.

Très lourd.

Mais il ne dura pas longtemps.

Car Maître Atègbo Samuel venait d’entendre ce qui se passait.

Et il n’était pas homme à laisser l’injustice s’installer confortablement dans une salle de classe.

Il intervint immédiatement.

Sa voix s’éleva avec une fermeté calme, celle des hommes qui savent qu’ils défendent une cause juste.

Il dénonça sans détour l’outrage fait à toute une communauté d’enfants innocents.

Il rappela qu’aucune religion, aucune ethnie et aucune origine ne pouvait servir de preuve de culpabilité.

Puis, avec l’autorité naturelle que lui reconnaissaient élèves et enseignants, il ordonna aux enfants de se rasseoir.

Ce geste dura quelques secondes.

Mais il rendit instantanément leur dignité à ceux qui venaient d’être injustement montrés du doigt.

L’incident fut rapidement clos.


Quant à l’apprenti détective, il demeura profondément embarrassé.

Peut-être se sentit-il humilié.

Mais Maître Atègbo Samuel avait fait un choix.

Il avait préféré l’embarras momentané d’un adulte à l’humiliation durable de plusieurs enfants.

Et ce choix contenait toute sa philosophie.

Il savait qu’une remontrance adressée à un adulte finit par s’effacer.

En revanche, une blessure infligée à l’âme d’un enfant peut voyager avec lui toute sa vie.

À l’époque, je n’avais que quelques années et je ne mesurais pas encore toute la portée de cet événement.

Pourtant, plus d’un demi-siècle plus tard, il m’arrive encore d’en parler avec certains de mes anciens camarades.

Comme quoi la mémoire possède parfois une fidélité que le temps lui-même ne parvient pas à vaincre.

Avec le recul, je réalise que ce jour-là nous avons reçu une leçon infiniment plus importante que celles inscrites au tableau noir.

Nous avons appris que la justice commence souvent par le refus des généralisations.

Nous avons appris que les préjugés sont des raccourcis que l’intelligence emprunte lorsqu’elle refuse de réfléchir.

Nous avons appris qu’il est dangereux de confondre une communauté avec les actes supposés de quelques individus.

Et surtout, nous avons appris qu’un éducateur digne de ce nom ne protège pas seulement les connaissances ; il protège aussi la dignité humaine.

Un proverbe africain dit que « lorsque l’on montre la lune à un enfant, l’ignorant regarde le doigt ».

Ce jour-là, certains regardaient la religion des élèves. Maître Atègbo Samuel, lui, regardait leur humanité.


C’est peut-être cela, la véritable grandeur des maîtres.

Ils enseignent les mathématiques, la grammaire et l’histoire. Mais les meilleurs d’entre eux enseignent aussi la justice. Et cette leçon-là ne s’oublie jamais.

Conclusion : le plus beau cours de toute une scolarité.

Avec le recul des années, je suis convaincu que Maître Atègbo Samuel ne nous a pas seulement protégés d’une injustice passagère ; il nous a transmis un héritage moral. Dans une société où les préjugés peuvent parfois voyager plus vite que la vérité, il nous a appris qu’il faut avoir le courage de se lever lorsque la dignité humaine est menacée.

L’histoire est d’autant plus frappante qu’elle met en scène un paradoxe universel : les adultes passent souvent leur temps à enseigner aux enfants comment devenir de bonnes personnes, mais il arrive que ce soient les enfants qui révèlent aux adultes leurs propres faiblesses. Ce jour-là, ce n’est pas un portefeuille qui avait été perdu ; c’était momentanément le sens de la mesure et de la justice. Heureusement, un instituteur veillait à ce qu’ils soient retrouvés.

Les années ont emporté bien des souvenirs, des visages et des bâtiments. Mais certaines leçons résistent au temps comme les vieux baobabs résistent aux saisons. Elles continuent de porter leurs fruits longtemps après la disparition de ceux qui les ont semées.

Si les cicatrices de l’injustice peuvent marquer durablement une âme, les gestes de justice, eux aussi, laissent des traces indélébiles. Et lorsque je repense à Maître Atègbo Samuel, je me dis qu’il existe des hommes dont la grandeur ne se mesure ni à leur fortune ni à leurs fonctions, mais au nombre de blessures invisibles qu’ils ont empêché de naître.

Car, au fond, l’éducation ne consiste pas seulement à apprendre à lire, à écrire ou à compter.

Elle consiste aussi à apprendre à regarder l’autre comme un être humain avant de voir sa religion, son ethnie ou son origine.

Et cette leçon-là vaut tous les diplômes du monde.

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